La légende de Lafarge

La légende de Lafarge

Amro Taleb à Paris, déc. 2019

Le voici, l'intermédiaire de l'organisation État islamique, accusé d'avoir persuadé des cadres du groupe Lafarge de s'acoquiner avec Daesh, pour faire fonctionner leur usine syrienne, quitte à enrichir des terroristes. Dans un bureau du huitième arrondissement de Paris, nous nous attablons de longues heures et à deux reprises avec cet homme né à Damas, porteur de deux passeports, l'un syrien l'autre canadien. Amro Taleb. Son nom revient une centaine de fois dans le dossier pénal ouvert fin 2016, dans lequel huit anciens dirigeants du cimentier sont mis en examen pour financement du terrorisme, ainsi que la société Lafarge en tant que personne morale. Ces dernières années, la guerre en Syrie l'a obligé à déménager aux Émirats arabes unis. Là, les autorités l'ont averti qu'un mandat d'arrêt international émis par les juges français le visait. Courant septembre 2019, il s'est donc établi pour quelques mois dans la capitale, pour s'expliquer devant la justice, raconter ses relations avec Lafarge. Sa famille le soutient, comprend. Son père, Bassam Taleb, journaliste syrien installé au Canada, a fait le déplacement jusqu'à Paris, pour être à ses côtés.

L'accusation

La face la plus sombre de cette sensationnelle affaire ressemble donc à ça : un homme de 39 ans accompagné de son papa. Fragile peut-être. Il s'agace que son nom ait été lancé en France au gré de l'affaire, "par des incompétents qui ne connaissent rien à la vie des Syriens pendant ces années de guerre civile". Selon l'instruction judiciaire, d'une part des bakchichs ont été versés par les chauffeurs des camions Lafarge sur les routes syriennes (pour un montant total avéré de 500 000 dollars), d'autre part Amro Taleb aurait été un acolyte des émirs de Daesh, chargé d'un lien direct entre la multinationale et l'organisation terroriste. Cette hypothèse émane de l'une des plaintes, rédigée par l'avocate Marie Dosé pour le compte de l'ONG Sherpa. "Monsieur Amro Taleb ne jouait pas le rôle de consultant (…) mais celui d'intermédiaire permettant à la filiale de Lafarge de s'approvisionner en matières premières auprès de l'État islamique" affirme-t-elle. Une version au cœur des griefs les plus graves examinés par les magistrats.

Il raconte son histoire. D'abord son Bachelor en ingénierie minière à l'Université de Toronto au Canada, puis l'accompagnement d'industriels en Syrie, le groupe Total, BP, ou Schlumbereger. Et s'agissant des gens de Lafarge ? Il les a côtoyés dès cette époque. "Mes discussions avec Bruno Pescheux (alors directeur régional) ont abouti à un contrat de mission en 2010", soit un an avant le début de la guerre civile se souvient-il. Les témoignages de plusieurs cadres de l'entreprise et diverses pièces saisies confirment l'existence d'une telle relation professionnelle, antérieure au conflit.

Le Pentagone

Et après, quand le pays a basculé, s'est disloqué ? À l'entendre, il aurait rejoint les rangs de l'opposition syrienne à Bachar el-Assad. Sur ce point, son meilleur atout tient dans un papier officiel du Pentagone, sorte de lettre d'accréditation remise aux civils engagés aux côtés de la coalition internationale. Ce courrier du département américain de la Défense (en haut ci-contre), daté du 12 octobre 2015, le présente comme "un membre authentifié de l'opposition syrienne" et, plus loin, certifie qu'il a personnellement participé durant cinq mois à un programme destiné à "contrer les opérations de l'État islamique en Syrie". Une implication peu en phase avec les griefs présentés par l'avocate de Sherpa. 

Une lettre rédigée par le Commandement des opérations spéciales du Pentagone à propos d'Amro Taleb.

Sa coopération avec l'administration américaine n'étonne pas. Dès le printemps 2014, Amro Taleb a en effet parlé à plusieurs reprises avec le représentant local du FBI installé à Istanbul en Turquie, comme le montrent des e-mails échangés entre les deux hommes.

Selon nos informations, ce fonctionnaire, Michael J., tentait alors de localiser les premiers ressortissants américains kidnappés en Syrie par Daesh, en particulier le reporter James Foley, exécuté par les terroristes en août 2014. Amro Taleb refuse de s'exprimer sur ses conversations avec le FBI. Simplement, admet-il avoir voyagé plusieurs fois aux États-Unis, dès cette année 2014, en accord avec les autorités américaines, pour discuter là-bas avec d'autres fonctionnaires, prêcher la bonne parole, animant des conférences publiques à l'Université de Harvard ou l'Université George Mason en Virginie.

La DGSE

C'est au retour d'une de ces visites, en décembre 2014, qu'il a adopté un jeu dangereux, en partie à l'origine du scandale touchant l'entreprise française. Pour "satisfaire des besoins d'argent" jure-t-il, joindre les deux bouts. Les combats ravageaient la Syrie, et avaient interrompu ses prestations pour Lafarge. Il s'est convaincu que la société lui devait de l'argent, et, pour être payé, a cherché à instrumentaliser la peur qu'inspiraient les groupes armés. "C'était du baratin" promet-il aujourd'hui. Les services secrets français de la DGSE, plutôt sévères à son égard, n'ont pas contredit ce scénario. Ils ont gardé en mémoire ses manœuvres d'intimidation, sans l'avoir pris au sérieux à la fin, comme le montre l'évolution des rapports de ce service rédigés entre 2014 et 2017. Il y est dépeint en "maître chanteur", "un opportuniste disposant d'un prétendu accès direct à l'une des principales cibles de la coalition au sein du groupe terroriste". C'est lui seul qui "[avait] affirmé" l'existence de rencontres avec un émir de Daesh, des fanfaronnades pour que Lafarge craignent des rétorsions de la part des terroristes. "Face au refus catégorique de l'entreprise, l'intermédiaire a menacé de faire des révélations auprès de Damas sur de prétendus contacts entre Lafarge et l'État islamique" écrivent les agents secrets français, qui d'ailleurs ont suivi ses séjours à Paris, en 2015, sans estimer utile de réclamer son arrestation.

Pas un criminel donc à en croire la DGSE, plutôt un combinard comme en fabriquent les guerres. Un type sorti du roman Notre agent à La Havane de Graham Greene ; où un quidam, en des temps troublés, pour arrondir ses fins de mois invente des complots et monnaie des informations bidon, auxquelles, dans une capitale européenne, certains accordent crédit. En ce mois de décembre 2019, dans le bureau parisien de ses avocats Joachim Bokobsa et Mario Stasi, il dit regretter.

Les Affaires étrangères

Une Française, qui travaillait début 2015 pour le compte du ministère des Affaires Étrangères à Gaziantep (en Turquie, à proximité de la frontière syrienne) a entretenu à cette période une relation amicale avec Amro Taleb. Hélène M., qui poursuit une autre carrière au Moyen Orient, nous confie se rappeler "un garçon généreux qui avait peut-être un côté un peu magouilleur, mais rien à voir avec un islamiste infiltré". Un diplomate français en poste en Turquie, Christophe Parisot, l'a également côtoyé au même moment. Quelques courriels en attestent – même si ce fonctionnaire, promu depuis Conseiller pour les affaires européennes du ministre Jean-Yves Le Drian, n'a pas estimé opportun de s'exprimer.

Devant la justice, Amro Taleb a essayé de restituer ces tranches de vie. Comment un tel itinéraire, douteux, chaotique, a-t-il été accueilli par la juge Charlotte Bilger, chargée d'instruire le dossier Lafarge au Tribunal de grande instance de Paris ? Mal. Très mal. Entre le 25 septembre et le 12 décembre 2019, elle l'a reçu quatre fois en interrogatoire. Des heures de dialogues de sourds. "Je voulais récupérer [les sommes] qui m'étaient dues (…) Oui je fais du baratin" a-t-il insisté, à propos de ses courriels comminatoires. Au-delà, celle-ci s'est efforcée de reconstituer le contenu des discussions commerciales intervenues lors de la phase de conquête de Daesh. En particulier celles de septembre 2013, où il paraît mettre en relation Lafarge avec un homme d'affaires de Raqqa susceptible de fournir des matières premières à l'usine. Le magistrat a la certitude qu'à ce moment-là l'État islamique règne sur la ville, qu'Amro Taleb est donc de connivence avec les terroristes, reprenant à son compte une chronologie sommaire de la guerre en Syrie figurant dans la plainte. Lui s'en défend, répète que le commerçant en question travaillait sous la protection de la Brigade 313, une milice selon lui rattachée à l'Armée syrienne libre. Mais, objecte la juge, ce "bataillon 313 n’est pas recensé dans le [document] d'information sur les groupes armés présents en Syrie", rédigé par les enquêteurs parisiens.

Les Norvégiens

Or, à partir du printemps 2013, la myriade de milices composant la rébellion contre Bachar el-Assad, unie jusque-là, se divisait en mouvements rivaux. Des luttes fratricides éclataient entre l'Armée syrienne libre et les groupes islamistes partisans de la charia, eux-mêmes traversés par de fortes divergences. Les journalistes arabophones de Reuters, du site Al Monitor, ou les membres de l'Observatoire syrien des droits de l'homme ont rendu compte de cette complexité. Il suffit de lire leurs articles pour constater qu'une Brigade 313 a bien combattu, au moins jusqu'en septembre 2013, aux côtés de l'Armée syrienne libre, avant de changer de camp. Tandis que Raqqa est entièrement tombée aux mains de l'organisation terroriste un peu plus tard, entre le 9 et le 12 janvier 2014.

De telles contradictions entre le terrain syrien et les accusations instruites à Paris apparaissent également au sujet de ses propres activités entre 2013 et 2014. Là, Amro Taleb cite fièrement sa participation à des missions caritatives, notamment aux côtés du NRC, devant une juge qui ne semble pas connaître. Le Norwegian refugee council, ou NRC, l'un des plus anciens acteurs de l'humanitaire en Europe, est déployé en Syrie depuis 2013 et y emploie près de 400 personnes. Amro Taleb présente la copie d'un contrat de cette structure norvégienne, mentionnant qu'il a été l'un de ses prestataires sélectionné pour développer le camp de Kassas, dans la ville de Tel Abyad à 90 km de Raqqa, entre mars et mai 2014. Nous avons joint le porte-parole du NRC pour la Syrie, Karl Schembri, basé à Aman en Jordanie, dans les bureaux de leur direction régionale ; il confirme.

Après tant de découvertes, sans trop de surprise, le 6 février 2020, la Cour d'appel de Paris a rendu à Amro Taleb son passeport et l'a autorisé à rejoindre son épouse, aux Émirats arabes unis. Le minimum aux yeux de Joachim Bokobsa son avocat, pour qui, "par de nombreux préjugés contre notre client, la justice française occulte une réalité incontestable, celle d'un engagement humanitaire sans faille". De son côté, la magistrate Charlotte Bilger a transmis le dossier à son successeur, Nicolas Aubertin, à qui incombera dans les prochains mois de boucler cette procédure pleine de surprises, et incidemment de nous dire si un consultant du Pentagone, engagé dans le combat contre Daesh, a été précédemment un vil argentier de la même organisation, ou un homme sans repère dans le chaos syrien, capable à la fois de petites arnaques et d'actions humanitaires. Un authentique personnage de roman, échoué dans un dossier de financement du terrorisme où son baratin se mêle à la procédure.


Cet article a également été diffusé ici dans le JDD.

La légende de Lafarge

Amro Taleb à Paris, déc. 2019