Ton intimité paramétrée

La transformation des données privées en matières premières virtuelles, circulant massivement, a pour conséquence de ranger les êtres humains dans des catégories de plus en plus fines. Avec des répercussions inédites que je voudrais envisager, au-delà de la protection de la vie privée. Ainsi, je ne m’intéresserai pas aux barrières qui retiennent certaines données privées, avec plus ou moins d’efficacité, mais à leur impact une fois qu’elles circulent dans des proportions jamais égalées.

Comme nous le verrons plus loin, à une époque où l’opinion publique a remplacé la religion, une diffusion massive des données privées encourage à les corriger de manière à ne pas heurter nos communautés de rattachement. Ce processus, s’il devait prospérer, modifierait, peu ou prou, le fonctionnement du récit de soi. Ou la capacité à se raconter différemment, à imposer des variations dans sa propre histoire, à être jusqu’au bout cette somme de paradoxes et de décisions bizarres qui forment une vie. Et non un ensemble de données cohérentes, comme pourrait nous y inviter cette dynamique.

Matières premières et Big Data

Au plan économique, nos données privées sont devenues une matière première virtuelle à part entière. Mais dont la gestion nous échappe. Ces données privées représentent une valeur financière objective : des entreprises les achètent en les percevant comme une source de production, d’autres entreprises les transforment – par agrégation – pour commercialiser des produits à valeur ajoutée – généralement pour l’industrie du marketing –, le tout sous la houlette de courtiers en données privées.

L’affaire des Data-Brokers, instruite aux États-Unis par la Federal Trade Commission, permet de prendre la mesure de cet écosystème et des masses d’informations que traitent ces courtiers en données privées. Elle débute en décembre 2012 lorsque l’institution fédérale chargée du commerce s’adresse à une poignée d’entreprises jusque-là méconnues, les désignant officiellement comme des courtiers en données privées (Data-Brokers), et leur demande de s’expliquer sur le type de données recueillies, ainsi que les outils et les partenariats rendant ces recueils possibles.

Licence CC Ars Electronica

Licence CC Ars Electronica

Puis, la Commission du commerce du Sénat américain se saisit du sujet et un an plus tard, le 18 décembre 2013, rend public un rapport de 42 pages, A review of the Data Broker industry : collection, use, and sale of consumer Data for marketing purposes (pdf), qui pour la première fois présente un panorama de ce nouveau secteur.

Les parlementaires américains, peu suspects de vouloir limiter la liberté du commerce, y critiquent l’opacité avec laquelle des masses de données considérables sont obtenues, agrégées, raffinées, revendues. « Les neuf Data-Brokers sollicités par la commission détiennent une quantité vaste et variées de données ». Le groupe Acxiom (également présent en France, avec des bureaux à Levallois-Perret en région parisienne) « à lui seul dispose de multiples sources de données sur, approximativement, 700 millions de consommateurs dans le monde entier » écrivent les auteurs.

Cette entreprise admet emmagasiner le maximum de données relatives à nos vies privées afin de prévoir nos comportements, comme l’indique le slide ci-dessous issue d’une conférence d’octobre 2009, où s’exprimait Tim Suther, alors directeur du marketing chez Acxiom.

Axciom slide data collect

Trois sociétés ont en particulier éveillé la curiosité des sénateurs, Acxiom donc, Experian et Epsilon, autant en raison de leur puissance, que de leur manque de coopération pour détailler leurs activités. Elles collectent des données auprès des banques et des institutions de crédits (des extracteurs majeurs de données privées), des opérateurs télécoms et des fournisseurs d’accès, des sites de vente en ligne et des réseaux sociaux, notamment, puis les combinent dans le but de nous comprendre intimement.

L’utilisation opérationnelle de leurs produits dépasse, et de loin, le simple objectif d’orienter nos choix au moment d’acheter des céréales pour le petit-déjeuner. Cet autre slide issu d’une conférence où s’exprimait un responsable d’Acxiom montre que ces données servent à des actions de marketing politique. Car leur exploitation permet de planifier les réactions émotionnelles d’une population cible.

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Ce marché, pris dans son ensemble, présente les allures d’un Far West période ruée vers l’or. Les données privées raffinées y passent pour le carburant dont le commerce a besoin. Aux yeux de ces courtiers, leur valeur d’extraction peut être quantifiée à la manière des réserves en barils fixant le potentiel d’une nappe de pétrole. Ainsi Facebook, en sa qualité de réservoir de données privées, estime à 5 $ en moyenne la valeur de chaque profil. La presse économique décrit elle-même ces réalités comptables en usant de métaphores empruntées au secteur pétrolier.

Manque de loyauté
Ces activités se multiplient ainsi dans un contexte qui ne favorise pas les pratiques responsables : croissance exponentielle des fichiers agrégés ; forte demande des acteurs économiques pour les acquérir ; absence d’une réglementation claire et appropriée (la loi informatique et liberté de 1978 en vigueur en France peut difficilement s’appliquer à des données laissées sur un serveur de la Silicon Valley ou de Singapour).

Certains réseaux sociaux, en trahissant délibérément leur propre politique de gestion des données de leurs utilisateurs, renforcent les craintes nées de cette situation. Tel Snapchat. Le réseau social de partage de photos a officiellement reconnu le 8 mai dernier que les clichés échangés entre amis n’étaient pas effacés au bout de « 10 secondes », contrairement à l’engagement à l’origine de son succès.

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Les photos et leurs métadonnées étaient archivées et retraitées par Snapchat, toute honte bue – des doutes demeurent d’ailleurs sur les ventes des bases de données ainsi constituées et leur circulation postérieurement à l’ouverture de la procédure. Incidemment, les utilisateurs de Snapchat sur Iphone ont été heureux d’apprendre que les serveurs du réseau social aspiraient des données de leur carnet d’adresses sans leur consentement, vraisemblablement pour les vendre (les documents juridiques relatifs à l’enquête fédérale contre Snapchat se trouvent ici).

Ce comportement sans foi ni loi n’est pas un cas isolé. En octobre 2010, une enquête du Wall Street Journal a montré comment des start-up spécialisées dans l’extraction de données privées profitaient des failles à répétition de Facebook. Leur permettant par exemple de collecter des données privées sur 400 millions d’utilisateurs, dans le cas de la société Rapleaf. Facebook, sans être trop inquiété, a assuré avoir fait le nécessaire pour limiter les enregistrements de Rapleaf. Cependant les documents obtenus par les journalistes du WSJ montrent que les bases de données fabriquées à cette occasion ont été cédées une douzaine de fois.

Un ingénieur de Google, Matt McKeon, a publié sur son site personnel une animation mettant en évidence la forte augmentation des incidents observés chez Facebook, ayant abouti à rendre publiques les données supposées restreintes de millions d’utilisateurs, entre 2005 et 2010, période où les premières réserves de Big Data ont été constituées.

Facebook

Les institutions publiques elles-mêmes facilitent parfois le travail d’extractions de ces matières premières, en diffusant des millions de données privées que des Data-Brokers pourront ultérieurement se procurer et agréger. Aux États-Unis, la récente affaire des questionnaires remplis chaque année par 2 millions de lycéens, a démontré que les administrations elles-mêmes ne sont pas imperméables à ce marché et n’hésitent pas à vendre des brassées de données privées pour répondre à des objectifs budgétaires.

Tandis que la Cour de justice de l’Union européenne, dans un arrêt important du 8 avril 2014, a invalidé la directive européenne de 2006 demandant aux opérateurs de télécoms de stocker sur de longues périodes toutes les données de leurs abonnés – fut-ce sur des serveurs hébergés en dehors de l’Union (où ces données peuvent être revendues) – en raison des risques de dissémination que l’administration européenne a ainsi favorisés.

Mise en scène des données privées
Naturellement, ces réalités modifient la circulation des données privées telle que nous les envisagions. Le sociologue des cultures numériques Antonio Casilli, dans un article de 2013 intitulé Contre l’hypothèse de la fin de vie privée développe la notion de capital social en ligne, formé par l’ensemble de nos données privées. La valeur de ce capital social est étroitement liée à la capacité à fractionner ces données, à les échanger, à les négocier, selon les interlocuteurs et les plateformes de réseaux sociaux, supposant donc de contrôler étroitement cette diffusion.

Selon Antonio Casilli : « Nous sommes passés d’une vision monodirectionnelle et idéalisée de la vie privée, envisagée comme un noyau de données sensibles exposées au risque d’une pénétration depuis l’extérieur, à une nouvelle vision de la privacy comme négociation incessante, dans un cadre de complexité sociale et technologique ».

Et de trancher : « Dans la mesure où les données ne sont pas sensibles par leur nature, mais selon leur pertinence par rapport à un milieu social de choix, le respect de la vie privée revient principalement à vérifier l’adaptation entre l’information dévoilée, l’intention stratégique de son locuteur et le contexte de son dévoilement (à savoir la forme, structure et taille du réseau de contacts avec lesquels elles sont partagées) ».

Aux États-Unis, la chercheuse Danah Boyd de l’Université de New York, auteur d’un ouvrage consacré à la vie en réseau des adolescents – It’s complicated, paru en février dernier chez Yale University Press – confirme l’existence d’une fragmentation finement sélectionnée. Les comptes rendus de ses entretiens avec des dizaines d’adolescents décrivent cette négociation des données privées transmises dans le cyberespace, par une population qui, à l’opposé, jouit d’une vie privée limitée dans l’espace matériel. Puisque, rappelle-t-elle en citant plusieurs adolescents, « ma mère peut rentrer dans ma chambre quand elle veut ».

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Quelles conséquences tirer alors du dysfonctionnement des outils employés pour gérer ces négociations des données privées ? Puisque des Data-Brokers rassemblent des masses distinctes de données privées et les analysent afin d’en déduire d’autres données privées que leurs propriétaires n’ont jamais transmises, quelle marge de négociation reste-t-il à ces derniers ? Puisque Snapchat a collecté et vendu des données privées supposées avoir été détruites, comment les utilisateurs réagiront si celles-ci viennent à être largement connues, après avoir été analysées par des systèmes de reconnaissance faciale par exemple ? Quelle intimité pourront-ils encore échanger, quel capital social sera à leur disposition ? Avec quelles conséquences ?

La fabrique de l’opinion publique
Chaque communauté se structure autour d’une doxa, d’une manière de se montrer (ou de se dissimuler), d’un lexique, d’un ensemble de pratiques, de stratégies, sur lesquelles quelques membres exercent un magistère, de façon plus ou moins explicite. Participant ainsi, à l’intérieur de chaque communauté, à déterminer une opinion publique. La négociation des données privées avec une communauté, que nous évoquions plus haut, vise aussi, je crois, à obtenir des gratifications en se conformant à l’opinion publique de cette communauté.

Depuis plus de vingt ans, de nombreux travaux en sciences humaines ont déchiffré les processus de fabrication de l’opinion publique. Le sociologue Patrick Champagne, dès 1990, les a d’abord décrits en politique, où quelques acteurs – les élus, la presse dite d’opinion, les instituts de sondages – affirment « faire parler le peuple ».

Mais l’opinion publique est un leurre, il s’agit d’une construction contrôlée par quelques clercs, qui prétendent parler au nom des autres ; ils « le font en réalité à la manière du ventriloque qui prête sa voix à ses marionnettes ». Il est le premier à avoir démontré qu’à travers « leurs » opinions publiques s’est instaurée une « démagogie savante », ayant « toutes les apparences de la démocratie ».

On aurait pu croire que la multiplication des réseaux numériques, des médias et donc des opinions, aurait mis ces mécaniques à l’arrêt. Pas vraiment. Elles semblent au contraire se dupliquer. Récemment, le philosophe Bertrand Binoche a apporté sur ce point une réflexion inédite en expliquant comment la fabrication de l’opinion publique n’est pas l’apanage d’une société limitée en nombre de médias, où seulement quelques journaux d’opinion autoproclamés et sociétés de sondeurs se concurrencent pour la définition de la société. Dans un essai puissant, Religion privée opinion publique – paru en 2012 aux éditions Vrin -, Bertrand Binoche dévoile comment l’opinion est devenue publique lorsque la religion, elle, est devenue privée.

Car pour se structurer selon lui, nos sociétés n’ont jamais pu faire l’économie de ce « lien social » que représente une foi ou des croyances communes, lesquelles, pendant des siècles, ont été quasi exclusivement contrôlées par les divers monothéismes. Fâcheuse filiation : amour du Dieu unique, amour de sa loi unique, de ses commandements, de sa pensée unique.

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Le recul des pratiques religieuses en Europe, leur cantonnement progressif à la sphère privée, et l’émergence d’une société prétendument athée, a simplement permis à d’autres systèmes de croyances de s’établir. À travers la fabrique de l’opinion publique.

Rénovée, modernisée et vernie, la foi d’aujourd’hui « ne procède pas des lumières ; elle émane de dogmes congénitaux aux peuples qui ne peuvent s’y arracher qu’en se dissolvant » assure Bertrand Binoche.

Des clercs et des directeurs de conscience demeurent, mais sous d’autres traits ; le patron de presse vitupérant, le geek idéologue, le politologue professoral, le prophète écolo, l’ambassadeur de la Silicon Valley ont revêtu des habits de prêtre et reprennent ce travail consistant à imposer des frontières au bien et au mal, à désigner des démons et des anges. Dans un cadre autrement plus souple qu’autrefois cependant, autorisant des divergences sans crainte d’un bûcher pour-de-vrai.

Ces dix dernières années, avec la multiplication des réseaux numériques et le développement de communautés en ligne, ces lignes de force se sont clonées. Avec pour conséquence de concourir à une plus grande variété des opinions publiques ; chacune d’elle, dans sa communauté d’existence, reproduisant cependant les fonctionnements immuables décrits par Bertrand Binoche.

De prime abord, cette réalité contribue à accroître la liberté de penser. Car elle permet d’adhérer à des communautés véhiculant des opinions publiques éventuellement contradictoires. Une même personne selon l’audience, les conditions de connexion et de partage des diverses plateformes peut échanger avec telle ou telle communauté des données relatives à sa vie familiale, à sa vie professionnelle, à sa santé ou à sa vie sexuelle, en s’adaptant à chaque fois à l’opinion qui y prédomine, et en cloisonnant.

Devenir un narrateur prévoyant
Sans surprise. Ces stratégies en ligne prolongent une faculté à l’origine de toute socialisation, dès le plus jeune âge nous apprenons à sélectionner les données privées échangées selon que nous rions dans la cour de récréation de l’école ou que nous donnons le change lors d’un repas de famille avec pépé et mémé. Ce tri exprime un besoin intime, celui d’être complexe, paradoxal, différent de l’image produite, discordant, d’être parcouru par des pensées et des désirs incompatibles aux yeux de certains autres. Une manière d’être à l’origine de la notion même d’intimité.

Or, l’assemblage, le raffinage et la diffusion de nos données privées, de manière de plus en plus complète, font courir le risque de diminuer notre faculté à articuler les choses différentes qui façonnent notre identité. Nos paradoxes et nos contradictions ne possèdent plus la même nature selon qu’ils sont mis en scène par nous-mêmes, consciemment ou pas, ou envoyés aux quatre vents sur fichier Excel.

Dans un tel contexte, le risque d’être sévèrement jugé par les diverses opinions publiques, des diverses communautés avec lesquelles nous avons cru partager des données privées de façon cloisonnée, incite à adopter une stratégie globale. Anticiper une diffusion non souhaitée mais perçue comme inéluctable de nos données privées revient à transformer le « récit de soi » (remis au goût du jour par Judith Butler) en une histoire recevable par tous. Ainsi, intégrer ce risque et le contourner : c’est se transformer en un ensemble de données cohérentes. Se muer en un Data Center bien rangé. Pour rendre notre intimité compatible avec les opinions publiques qui nous entourent. En devenir le narrateur prévoyant. Fuck.

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(Ce texte a fait l’objet d’une première discussion le 30 mai 2014 lors de la Toulouse Hackerspace Factory)

Ton intimité paramétrée
 

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