Les 12 milliards de Google en Irlande

[Cette enquête a été initialement publiée sur owni.fr le 12 novembre 2012]

Selon Le Canard Enchaîné de ce mercredi 31 octobre, la Direction générale des impôts réclame à Google une ardoise de près d'1 milliard d'euros. En cause : quatre années d'activités commerciales durant lesquelles une large part du chiffre d'affaires généré en France aurait été transféré vers une fameuse filiale située à Dublin, Google Ireland Limited, sans être déclaré à l'administration fiscale.

Le rapport de 125 pages présentant le bilan comptable de Google Ireland Limited pour l'année 2011, que nous nous sommes procuré, donne la mesure de ce montage. Le document a été certifié par le cabinet Ernst & Young le 21 août 2012, et enregistré un mois plus tard, le 28 septembre, au greffe des autorités commerciales de Dublin.

Au total, pour l'exercice 2011, les comptables de Google Ireland Limited présentent une société qui atteint un chiffre d'affaires de 12,4 milliards d'euros, et un bénéfice brut de 9 milliards d'euros. Des chiffres vertigineux, à lire en prenant en considération deux réalités : d'une part, Google est devenu la première régie publicitaire de la planète - tout en demeurant, subsidiairement, un moteur de recherche. D'autre part, Google Ireland Limited, via quelques finesses comptables, recueille donc sur ses comptes en banque une large part des ventes de l'espace publicitaire commercialisé par Google en Europe, et notamment en France.

Multimilliardaire

Sur place, à Dublin, les liens entre cette tirelire et les diverses succursales de Google s'organisent par l'entremise d'autres sociétés. En particulier la société Google Europe, également domiciliée en Irlande, et qui compte parmi ses dirigeants l'entreprise Google France et les diverses filiales européennes et africaines. Ainsi que le montre un procès-verbal de cette autre structure irlandaise.

Et grâce aux participations détenues dans une autre filiale de Google, située aux Îles Bermudes cette fois, une partie des dividendes rassemblés en Irlande s'envole ensuite vers ce paradis fiscal de l'Atlantique, comme nous l'avions autrefois raconté.

C'est l'ensemble de ces montages qui ont provoqué le courroux des fonctionnaires des impôts contre le groupe multimilliardaire. Après des vérifications demandées sur l'exercice 2008, achevant d'étayer leurs soupçons, les enquêteurs du fisc ont perquisitionné le 30 juin 2011 les bureaux parisiens de Google France, avenue de l’Opéra, rue de Londres, rue Louis-le-Grand, et rue de Clichy.

Pour la Direction nationale d’enquêtes fiscales (DNEF), la société Google Ireland Limited agit comme le véritable propriétaire et bénéficiaire de la succursale française, sur la base d’un contrat daté du 1er juillet 2004, mais sans rien dire au Trésor Public - la coquille irlandaise n'ayant pas pris soin de satisfaire aux obligations fiscales des sociétés étrangères déployant des activités en France, qui doivent se déclarer auprès d'un service spécialisé des impôts.

Ritournelle

Une version qu’a contesté en justice Google France, dont le directeur général Jean-Marc Tassetto n’a pas répondu à nos sollicitations, tout comme Maria Gomri, responsable juridique pour la France ni Yoram Elkaïm, directeur juridique pour l’Europe.

En lieu et place d’éléments d’explication, la responsable de la communication de Google France, Anne-Gabrielle Dauba-Pantanacce, nous a adressé un email affirmant que "Google se conforme aux législations fiscales de tous les pays dans lesquels l’entreprise opère" et rajoutant "nous sommes convaincus d’être en conformité avec la loi française".

Sauf que cette ritournelle de communicants a été balayée par la Cour d’appel de Paris, dans une ordonnance du 15 mai 2012, mis en ligne par nos confrères de BFM TV.

Les magistrats ont confirmé la légalité de la perquisition et les présomptions de fraudes. Contactée par Owni, l’avocate de l’administration fiscale dans cette procédure, Me Dominique Hebrad a indiqué qu’à cette heure que "les avocats de Google n’ont pas engagé de recours" contre cette décision de justice. Supposant ainsi qu'ils en acceptaient les conclusions.

Lundi, les responsables de Google France accompagné du grand patron, Eric Schmidt, rencontraient à l'Élysée François Hollande et la ministre déléguée de l'Économie numérique. Pour parler de la taxe Google. Mais aussi, selon Le Canard Enchaîné, pour discuter du redressement fiscal hors norme qui menace l'entreprise ; un sujet que les représentants de Google démentent avoir évoqué à cette occasion.

Pour la circonstance, l'équipe Google était accompagné d'un grand commis de l'État discrètement converti au charme de l'industrie de la publicité en ligne. Francis Donnat, maître des requêtes au Conseil d'État, conseiller auprès de la Cour de justice des communautés européennes, a rejoint Google France au mois de septembre dernier en qualité de lobbyiste en chef.

Pour parler d'égal à égal, au nom de la firme, avec ses anciens condisciples de l'ENA (promotion Valmy) évoluant aujourd'hui à la Direction générale du Trésor ?


Le bilan comptable de Google Ireland Limited pour l'exercice 2011 :


Le procès-verbal de la société irlandaise Google Europe :


Cet article est également accessible ici, sur owni.fr.

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