La Tribune : Cartographie des nouveaux pouvoirs

© La Tribune, le 20 juin 2003

G. Dasquié arrête la traque de Ben Laden pour se concentrer sur les
puissants qui maîtrisent l'art de l'influence. Il n'est plus question ici du
"pouvoir" mais des pouvoirs.

Le visage de Guillaume Dasquié est apparu sur les écrans de télévision au
lendemain des attentats terriblement meurtriers du World Trade Center et du
Pentagone. Rédacteur en chef de la newsletter Intelligence Online et du Monde du
renseignement, ce jeune analyste des réseaux de pouvoirs et surtout de menaces
s'est imposé en quelques semaines comme "le spécialiste français d'Al-Qaida".
Aujourd'hui, dans un récent ouvrage, ce sont les "nouveaux pouvoirs" qu'il tente
de décrypter avec sans doute moins d'informations croustillantes que sa position
d'"expert du monde du renseignement" semble nous promettre.

"Les pouvoirs de notre époque diffèrent-ils des pouvoirs d'autrefois ? Sont-ils
plus fluides, passent-ils davantage de mains en mains ?", s'interroge l'auteur,
qui met vite en garde contre toute idée de réfléchir autour de la "notion" de
pouvoir. D'ailleurs, il n'est plus question ici du "pouvoir" mais des pouvoirs.
Ainsi, l'intérêt des Nouveaux Pouvoirs est bien de retracer le cours des
décisions. Pas de s'intéresser à celui ou celle qui aura pris la décision. Mais
qui lui aura glissé à l'oreille... L'idée d'un "marché des émissions polluantes
négociable, où des grands groupes rachèteraient à des petits pays leurs quotas
d'émissions polluantes autorisées" est ainsi née de Coalition globale, une
association créée par les pétroliers BP et Shell pour contrer le protocole de
Kyoto.

Mondialisation oblige, les histoires que nous expose Guillaume Dasquier sont
américaines (Fox News et Rupert Murdoch, les faucons de l'administration Bush),
britanniques (BP), taiwanaises (les fameuses frégates), qatariotes (Al-Jazira),
etc. La France, ses hommes influents, ses grandes entreprises, sont plus
absents, laissant penser que nos "nouveaux pouvoirs hexagonaux" auraient raté le
coche de la globalisation / Si les opérateurs de téléphonie mobile - Orange, SFR
ou Bouygues Télécom - ont les honneurs, c'est grâce à leurs actions en faveur du
statu quo quant à la dangerosité des antennes de téléphonie mobile.

Dépassant toutes les frontières géographiques, mais aussi économiques, les
procédures d'arbitrage se multiplient, nous décrit l'auteur. Quand Jean-Marie
Messier règle ses comptes avec Vivendi Universal devant des arbitres
new-yorkais, on invoque la "confidentialité", quand la France et l'Iran
privilégient l'arbitrage dans un différend sur le nucléaire civil, c'est sans
doute l'idée de justice qu'on écorne.

Aucune clé. Mais Guillaume Dasquié prévient dès le début. Cet essai ne vise pas
"à instruire le procès des transferts de pouvoir du public au privé, à regretter
l'un pour sanctionner l'autre, ni à stigmatiser les conséquences des phénomènes
de mondialisation ou à déplorer les dégâts collatéraux occasionnés par ces
derniers". Les Nouveaux Pouvoirs ne livrent, en effet, aucune clé qui
permettrait de renverser, bouleverser ou neutraliser certains rapports de force.
Les citoyens, voire les consommateurs, se trouvent ici privés de moyens - ne
serait-ce que de résistance. Cependant, cet essai nous plonge dans la mer
Caspienne et peut-être ce qui constitue l'un des excès de la "dérive de la
judiciarisation". L'auteur revient ainsi sur ce que chacun a pressenti pendant
la "campagne d'Afghanistan". Pour le pétrole de la mer Caspienne, cinq Etats
limitrophes se battent, épaulés par les compagnies pétrolières qui ont armé des
bataillons d'avocats et de juristes de haut vol. La Caspienne est-elle un lac ?
une mer ? Qui construira quel bout du gigantesque pipeline de 1.750 kilomètres
traversant les montagnes du Caucase pour déboucher dans la Méditerranée vers
l'Occident... Si ces pouvoirs-là ne sont pas nouveaux, leur férocité est
médiévale.

"Les Nouveaux Pouvoirs", de Guillaume Dasquié. Flammarion, 20 euros, 281 pages.